En avril, l’histoire revient vers nous, alourdie de tout ce que le camp de réfugiés de Jénine a subi avec douleur et endurance. Et le Freedom Theatre revient vers nous, non pas simplement comme un bâtiment ou une institution, mais comme une idée vivante qui a survécu à la destruction, à l’assassinat, au siège et aux tentatives répétées d’étouffer la voix libre des Palestiniens.

Lors du 20e anniversaire du Freedom Theatre et du 15e anniversaire du décès de son fondateur, l’artiste et metteur en scène Juliano Mer Khamis, nous nous réunissons non seulement pour pleurer, mais aussi pour affirmer une fois de plus que ce qui a été semé ici n’a jamais été fugace, et que la balle qui a tué le corps n’a pas pu tuer l’idée.

À cette occasion, nous nous souvenons des origines de ce parcours : Arna Mer Khamis, convaincue que les enfants palestiniens méritaient le savoir, la joie et l’imagination au cœur de l’oppression ; Samira Zubeidi, qui a ouvert sa maison, son quartier et sa mémoire à cet acte de résistance culturelle ; et Juliano Mer Khamis, Zakaria Zubeidi, Jonatan Stanczak et Dror Feiler, dont les noms sont indissociables de la fondation et de la reconstruction de ce projet appuyé sur la conviction que la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité nationale et humaine.

Le Freedom Theatre n’a jamais été un projet artistique isolé de son peuple. C’est depuis le début un projet animé par la conscience, la dignité et une voix collective : défendre notre droit, celui des Palestiniens, à raconter nos propres récits, à nous voir sur scène, et à transformer la douleur en savoir, la peur en action, et les souvenirs en avenir.

Aujourd’hui, alors que notre peuple subit une guerre ouverte, un génocide à Gaza, ainsi que la destruction, l’invasion, les déplacements forcés et la répression qui se poursuivent à Jénine, dans la ville comme dans le camp, nous l’affirmons clairement : ce n’est pas par hasard que la vie culturelle est prise pour cible. Cela fait partie de la guerre menée contre l’existence même des Palestiniens.

Le théâtre n’est plus ce qu’il devrait être, un espace sûr pour l’art. Et pourtant, nous continuons, car notre persévérance est en soi une prise de position ; car défendre la liberté de pensée et d’expression en Palestine n’est pas un slogan abstrait, mais un combat quotidien ; car protéger l’imagination en temps de génocide revient à défendre directement la vie.

Le Freedom Theatre est toujours debout, il poursuit son chemin malgré tout ce qu’il a enduré, et c’est une réussite collective façonnée par des générations d’élèves, de diplômés, de formateurs, d’artistes, de travailleurs et d’amis. Celles et ceux qui sont passés par là n’ont jamais été de simples étudiants en art dramatique. Ils ont été les témoins de leur époque et les créateurs d’une culture vivante de la ténacité et de la dignité.

Parmi les diplômés de l’école d’art dramatique de la région de Jénine, qui a formé plus de vingt-cinq étudiants au fil des promotions successives, nous nous souvenons avec fierté de ceux qui ont transmis cette expérience d’une génération à l’autre : feu Rabee’ Turkman, Ibrahim Moqbil, Ahmed Al-Rokh, Amir Abu al-Rub, Anas Arqawi, Batoul Taleb, Jamal Ja’as, Rami Awni, Ranin Odeh, Saber Shreim, Shatha Jarrar, Samah Mahmoud, Alaa Shehada, Faisal Abu Alhayjaa, Qais al-Sadi, Mahmoud Abu Aita, Maryam Abu Khaled, Motaz Malhees, Momen al-Sadi, Momen Sweitat, et d’autres.

L’école, dans ses premières années, porte l’empreinte directe de Juliano, tant dans sa vision que dans ses fondements. Après son décès, le théâtre a continué à former de nouvelles promotions à Jénine, fidèle à sa volonté de construire une génération qui pense, questionne, crée et résiste.

Nous rendons également hommage aux grands professeurs de théâtre qui ont mené ce projet à travers ses étapes les plus difficiles, en particulier Nabil Al-Raee et Micaela Miranda, ainsi qu’à tous ceux qui ont protégé et développé l’esprit artistique et national de ce projet avec intégrité et dévouement.

En vingt ans, le Freedom Theatre a construit une œuvre indissociable de la mémoire culturelle et nationale palestinienne. Des productions marquantes telles que The Siege, Return to Palestine, Suicide Note from Palestine, Jenin–London et The Elephant ont fait du théâtre une tribune pour les questions urgentes et un espace pour le peuple, et non pour les seules élites.

Aujourd’hui, nous avançons vers une nouvelle étape artistique et nationale avec la production de The Martyrs Return to Ramallah, pièce écrite par l’écrivain emprisonné et aujourd’hui décédé Walid Daqqa, le 7 avril, date du deuxième anniversaire de sa disparition. Nous considérons que cette œuvre s’inscrit naturellement dans la trajectoire du Freedom Theatre : un théâtre qui intègre la mémoire, l’emprisonnement, le martyre, la patrie et le droit du peuple palestinien à se raconter de sa propre voix.

Après vingt ans, le Freedom Theatre ne demande pas de sympathie. Il demande qu’on lui reconnaisse une position. Il affirme clairement que la culture palestinienne n’est pas marginale, et que le théâtre n’est pas une décoration placée au-dessus des blessures du peuple, mais l’un des domaines dans lesquels la liberté, la justice et la dignité sont défendues.

À cette occasion, nous exprimons notre profonde gratitude aux amis du Freedom Theatre aux États-Unis, en France, en Suède et en Irlande, ainsi que nos sincères remerciements aux groupes d’amis et de sympathisants en Italie, en Espagne, en Norvège, au Danemark et au Royaume-Uni. Votre présence au fil des ans a contribué à la capacité de ce théâtre à perdurer, et constitue un élément du réseau d’espoir et de solidarité qui préserve le sens lorsque le lieu lui-même est menacé.

À Juliano, avec amour et loyauté : le chemin n’est pas terminé.

À Arna, Samira, à ceux et celles qui ont cru que l’art pouvait être un refuge pour la résistance : la graine est devenue un arbre, et nous sommes toujours là pour le protéger.

Vingt ans après sa fondation, et quinze ans après l’assassinat, le tueur reste inconnu. Mais l’identité du théâtre est plus claire que jamais : une icône de la résistance culturelle, une tribune pour la liberté de pensée et d’expression, et un espace palestinien libre qui continue de défendre la vie face à l’effacement.

Nous continuons.
De Jénine à toute la Palestine,
et de la scène au monde,
nous écrivons, jouons, témoignons et résistons.

Le Freedom Theatre
Camp de réfugiés de Jénine – Palestine
Avril 2026

ATL Jénine, créée en 2006 comme le Freedom Theatre,  s’associe à ce vingtième anniversaire et rappelle avec émotion et respect le souvenir de Juliano Mer Khamis assassiné le 4 avril 2011.
Nous saluons aussi le travail inestimable d’Ahmed Tobasi, directeur artistique, et de Zoe Lafferty, metteuse en scène et directrice artistique adjointe, qui ont contribué à la renommée du Freedom Theatre par leur action à Jénine et par leurs infatigables tournées dans le monde entier.